Lorsque le détroit d’Ormuz s’est retrouvé fermé pour la première fois en mars et que le baril de pétrole a atteint 120 dollars (101 euros), une très vieille question a refait surface : est-ce enfin le moment où les véhicules électriques vont réellement décoller — ou simplement un nouveau faux départ ?
Le secteur des véhicules électriques a déjà connu ce scénario. Il a émergé après l’embargo pétrolier de 1973, avant de s’effondrer avec la baisse des prix du pétrole, puis de repartir à la hausse. Chaque vague s’est éteinte lorsque la pression extérieure s’est relâchée.
Cette fois, selon nous, la situation est différente. Dans un récent document de travail, nous soutenons que le modèle économique des véhicules électriques s’améliore désormais pour des raisons qui lui sont propres. Cela tient à l’évolution des batteries, et non au prix du pétrole. Les mêmes éléments montrent toutefois que cette transition fait émerger de nouveaux problèmes, aussi sérieux que ceux qu’elle prétend résoudre.
Pourquoi cette fois est différente
Le coût des batteries a chuté de 93 % depuis 2010. C’est ce chiffre qui change tout. Un « pack » qui coûtait plus de 1 000 dollars (850 euros) par kilowattheure en 2010 ne coûtait plus que 108 dollars (91 euros) fin 2025, sous l’effet d’une décennie d’apprentissage, d’investissements et de politiques publiques favorables.
Des travaux sur l’industrie mondiale des batteries montrent qu’à chaque doublement de la production cumulée, les coûts baissent d’environ 9 %. Davantage d’acheteurs, davantage de production, des coûts plus faibles, donc encore plus d’acheteurs.
Contrairement aux années 1970, cette dynamique n’a pas besoin d’un choc pétrolier pour se maintenir. Les voitures électriques ont atteint la parité de coût sur l’ensemble de leur durée de vie avec les véhicules thermiques dans une grande partie de l’Europe ; sur le marché de l’occasion, elles affichent désormais le coût total de possession le plus bas. Les modèles récents égalent même les voitures essence en durée de vie estimée — ce dont les premiers véhicules électriques ne pouvaient pas se prévaloir.
Les ventes mondiales ont dépassé 17 millions d’unités en 2024, l’un des processus de diffusion technologique les plus rapides de l’histoire des transports. La Norvège est presque entièrement électrifiée. Et l’Éthiopie a atteint environ 60 % de parts de marché pour les véhicules électriques en 2024, portée par une électricité hydraulique bon marché — bien devant, par exemple, les États-Unis, autour de 8 %.
Une plate-forme économique, pas seulement un moteur plus performant
La raison plus profonde pour laquelle cette vague ne s’essoufflera pas n’est pas technique — elle est économique. Un véhicule électrique est une plate-forme. Sa valeur augmente à mesure que l’écosystème qui l’entoure se développe, de la même manière que les smartphones sont devenus indispensables non pas tant pour leur matériel que pour tout ce qui s’y connecte.
Chaque borne de recharge installée rend le véhicule électrique suivant plus attractif. Chaque mise à jour logicielle augmente la valeur de toutes les voitures déjà en circulation. Chaque batterie recyclée alimente la chaîne d’approvisionnement qui rend la suivante moins coûteuse. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles d’autres technologies, comme les véhicules à hydrogène à pile à combustible, peinent à se déployer à grande échelle : la technologie existe, mais l’ensemble des conditions nécessaires n’est pas encore réuni.
Une étude menée auprès de 8 000 conducteurs à Shanghai montre que l’angoisse de l’autonomie — la peur de tomber en panne de batterie — a un coût économique réel, en raison de trajets évités inutilement. Mais ce coût diminue rapidement, non pas parce que les batteries se sont améliorées, mais parce que les réseaux de recharge se sont étendus.
Rendre visible en temps réel la disponibilité des bornes pourrait ajouter entre 6 et 8 points de part de marché d’ici à 2030. Et comme la recharge des véhicules électriques est bien plus flexible que la plupart des autres usages domestiques de l’électricité, les conducteurs peuvent se détourner des heures de pointe avec une grande facilité lorsque le prix les y incite — transformant la voiture en un véritable atout pour le réseau, capable de stocker et de restituer de l’électricité selon les besoins. Il s’agit là d’effets de réseau économiques, et non de simples caractéristiques techniques.
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À lire absolument, cet article analyse pourquoi l’industrie automobile est en train de franchir un véritable point de bascule : la baisse des coûts des batteries, l’adaptation des réseaux et la maturité technologique rendent désormais possible un affranchissement progressif du pétrole. En croisant enjeux industriels, énergétiques et économiques, il montre que la transition vers l’électrique n’est plus une hypothèse, mais une trajectoire crédible et structurante. Une lecture clé pour comprendre le changement de modèle à l’œuvre dans l’automobile.
